Lire le début du roman : les 5 premières pages

PREMIÈRE PARTIE

Un intrus chez les Moijeux

I

A chaque foulée, Rodrigue manquait de glisser et la boue giclait sur ses jambes nues. Mais il courait et courait encore, se faufilant à travers les arbres, sautant par-dessus les troncs, enjambant les branches cassées. La forêt était impraticable. Depuis des semaines, il n'avait fait que pleuvoir et l'orage de la veille avait tout dévasté. La terre était devenue une immense pataugeoire marron qu'un pâle soleil peinait à sécher.

De tous les enfants du village, Rodrigue était connu pour être le plus rapide. Il allait forcément gagner. Il le devait. Et il courait, bondissait et sautait, de ses jambes fines et légères. Jusqu'au choc. Un plongeon spectaculaire, avec atterrissage sur le nez et menton incrusté dans la boue. Là, juste après le gros rocher qu'on appelle « le Dos Gris ».

Deux secondes plus tard, les autres l'avaient rejoint et l'encerclaient. « Comme quoi, ils me talonnaient ! » se dit aussitôt Rodrigue. D'une certaine manière, cette idée le consola un peu. Cela signifiait qu'il avait eu raison d'accélérer sa foulée, de prendre tous les risques.

— Ça va Rod ? Rien de cassé ? demanda Polyeucte.

Rodrigue ne répondit pas et se releva. Il se sentait vexé. Et il jeta un œil mauvais à la grosse racine qui l'avait fait tomber. Puis il croisa le regard de ses amis et abandonna toute colère. Ce fut l'éclat de rire général. Quelle chute incroyable ! Et dans quel état ça l'avait mis ! Rodrigue était couvert de boue des pieds jusqu'à la tête.

— Tu es maintenant plus sale qu'un vauremitard !

C'était rudement vrai. Rodrigue prit alors sa tunique pour se débarbouiller un peu. Mais dès qu'il vit le tissu entre ses mains, il se mit à rire de nouveau. Comment se nettoyer avec un vêtement imbibé de boue ?

— Eh bien, tu es bon pour le lavoir ! lança Jean. Et tu en auras pour un sacré moment !

A cette idée, Rodrigue grimaça. Il n'aimait pas ce travail-là. L'espace d'un instant, il se mit même à regretter d'être un Takolen. D'être de ceux qui ont refusé depuis cent cinquante ans toute technologie. D'être de l'ethnie de ces fiers rebelles que les uns admirent et que les autres méprisent. Ce devait être tellement agréable d'avoir des fibres auto-nettoyantes comme chez les Moijeux !

— Ne t'en fais pas, je viendrai t'aider, dit Jean.

— Moi aussi, ajouta Colin.

— Et on révisera ensemble les dates de la troisième guerre mondiale pour le contrôle, précisa Polyeucte.

Rodrigue retrouva aussitôt son sourire et inclina la tête pour les remercier, mains sur les genoux, à la manière des siens. Être un Takolen avait tout de même de nombreux avantages. Par exemple le fait d'avoir des amis formidables sur lesquels on pouvait toujours compter !

Il se baissa pour ramasser une large feuille de maoustier afin de s'essuyer le visage. Mais il ne finit pas son geste. Colin venait soudain de tendre son bras à l'horizontale, leur imposant à tous de se taire.

— Chut ! Écoutez...

Il n'avait pas son pareil pour détecter les sons suspects. Tous portèrent la main à leur couteau, prêts à s'en servir. Et ils restèrent ainsi un moment, immobiles, guettant le moindre bruit dans la forêt.

Pas de doute, une bête venait bien dans leur direction. On ne la voyait pas encore mais on l'entendait. Ce pouvait être un sanglier. Ou plutôt un marcassin car un adulte aurait pensé à se faire plus discret. A moins que ce ne fût un chevreuil blessé ? La bête paraissait presque boiter ou sautiller. Soudain elle fit halte derrière un buisson.

Rodrigue interrogea Polyeucte du regard. Les deux garçons se comprirent sans parler. Il fallait saisir cette bête. Là, maintenant. Et parmi eux quatre, Rodrigue était le plus à même de réussir, précisément à cause de la boue qui le recouvrait et qui masquait son odeur.

Alors Rodrigue se lança. Lentement il se glissa parmi les fougères et les maoustiers, le dos plié, les épaules rentrées. Il s'approcha tout doucement, prêt à se battre au corps à corps. Et d'un bond, sauta dans le fourré.

La chose se débattit aussitôt, grognant sous les branches tel un jeune chien, griffant au hasard, gesticulant comme un beau diable. Qu'était-ce donc ? Un vauremitard ? Un éphangore ? En tout cas, cette bête semblait bien décidée à ne pas se laisser capturer.

— Rod !

— Rod ! Arrête !

Mais Rodrigue n'entendait déjà plus rien, trop occupé à maintenir sa proie au sol. La bête se débattait toujours, plus insaisissable qu'une anguille à voilettes.

— Rod, arrête ! hurla de nouveau Polyeucte, cette fois à pleins poumons.

Enfin Rodrigue l'entendit et relâcha son étreinte. Puis il ouvrit bêtement la bouche en voyant ce qu'il avait attrapé. Ce n'était pas un éphangore, ce n'était même pas un marcassin. C'était juste Auguste, le petit Auguste avec ses grands yeux de fille et ses grosses joues.

— Mais quel idiot ! Bon sang, j'aurais pu te tuer ! Qu'est-ce que tu fais là ?

Le pauvre petit bonhomme n'en menait pas large. Les yeux exorbités de peur, les joues toutes rouges, il tentait de reprendre son souffle en haletant.

— Je... Oh, Rodrigue, ce que tu m'as fait peur...!

— Toi aussi, idiot ! Parle  ! Qu'est-ce que tu fais là ? Tu sais bien qu'à ton âge, il est interdit de venir t'entraîner ici.

— Je... Je sais, Rodrigue, mais c'est... C'est ta mère qui m'envoie et...

Il toussa un coup, comme gêné par ce qu'il avait à dire :

— Rodrigue, c'est ta mère qui m'envoie te dire que Grand-Pavolus va très mal.

II

Grand-Pavolus était à la fois le chef du village et le grand-père de Rodrigue. Il n'était jamais malade.

Les quatre garçons restèrent un instant abasourdis par la nouvelle. Puis ils réagirent en même temps, sans un mot, et se mirent en route pour regagner le village. Polyeucte fit monter le jeune Auguste sur ses solides épaules. Rodrigue marcha en tête.

En chemin, Jean et Colin regardaient leur ami à la dérobée. Ils cherchaient chez lui un signe, une expression particulière sur le visage. Mais ils n'y virent rien d'autre que de la détermination et une vague inquiétude.

D'un bon pas, ils descendirent ainsi la montagne du Dos Gris et traversèrent la forêt. Silencieux et tourmentés. Chacun imaginant le pire et le gardant pour soi.

A la tombée de la nuit, le groupe parvint enfin aux abords du village, dans la plaine de Baulande. Leur arrivée attira quelques curieux qui délaissèrent leurs outils pour les regarder passer. A chaque fois, dès qu'ils apercevaient Rodrigue, les gens baissaient la tête d'un air contrarié ou allaient lui serrer la main, le regard triste. Certains vinrent même lui taper sur l'épaule, sans se soucier de la boue qui le recouvrait, en lui disant d'être courageux.

Plus il recevait de marques de sympathie, plus Rodrigue s'interrogeait. Qu'était-il donc arrivé à Grand-Pavolus ? Que s'était-il passé ?

A l'approche de la grotte de son grand-père, Rodrigue quitta ses amis et s'avança seul. Il sentait grossir dans son ventre une énorme boule dure, comme hérissée de piquants.

— Viens, lui dit simplement sa grand-mère en le voyant.

Elle l'essuya sommairement avec un torchon en lin puis l'entraîna à l'intérieur de la grotte. Les torches faisaient danser leurs flammes contre les parois. Rodrigue s'avança timidement vers le lit où reposait son grand-père. D'ici, il ne pouvait pas encore voir son visage, tant les couvertures amoncelées les unes sur les autres formaient une couche épaisse. Mais il fut vite rassuré car il aperçut soudain un mouvement brusque qui les souleva un peu. Sans doute était-ce le spasme d'une jambe. Donc Grand-Pavolus était alité mais vivait encore ! Le cœur plein de gratitude, Rodrigue ferma les yeux pour remercier en silence le Très-Haut-Tout d'avoir exaucé ses vœux.

— Bonsoir, jeune Rodrigue.

Qui avait parlé ? Rodrigue se retourna brusquement pour voir d'où venait cette voix grave. Il ne pouvait pas distinguer le visage de son interlocuteur mais il le reconnut immédiatement. Cette cape, cette silhouette grande et maigre : à coup sûr, c'était l'homme qu'il avait aperçu quelques jours auparavant. Rodrigue était alors en train de chasser un cerf avec Colin et Polyeucte. Du haut de la montagne de Moon, ils avaient repéré cette silhouette étrangère. Que faisait cet homme ici ? Pourquoi tolérait-on sa présence auprès de son grand-père alité ? Et d'abord, comment cet inconnu connaissait-il son prénom ?

Rodrigue jugea que ce n'était pas le lieu ni le moment de faire un scandale. Il ne répondit donc pas à ce « bonsoir » qu'il jugeait trop familier à son goût et s'approcha du lit de Grand-Pavolus en essayant d'oublier la présence de l'étranger derrière lui. Puis il se pencha au-dessus des couvertures et faillit pousser un cri.

Les traits du vieux chef étaient devenus méconnaissables tant ils s'étaient creusés, ravinés par la douleur et la fièvre. Le grand-père de Rodrigue semblait avoir vieilli de dix ans en dix jours. Et il transpirait à grosses gouttes, le front et les ailes du nez perlant de sueur, le visage cireux comme celui d'un mort.

— Grand-Pavolus... murmura Rodrigue. Grand-Pavolus... Je suis là...

Le vieux malade ne prononça aucun mot mais se mit à respirer plus fort en entendant la voix de son petit-fils.

— Grand-Pavolus... C'est moi, Rodrigue. Que t'arrive-t-il, Grand-Pavolus ? Veux-tu que j'aille te chercher des herbes ? Oh, Grand-Pavolus, dis-moi ce dont tu as besoin et je ferai tout pour te guérir.

Le vieil homme cligna longuement des paupières, comme pour lui signifier qu'il savait tout cela. Puis d'un mouvement très faible, probablement au prix d'un grand effort, il leva la main et tendit un doigt maigre en direction de l'inconnu qui se tenait toujours derrière eux. Rodrigue suivit du regard le geste de son grand-père. Que signifiait tout ceci ?

L'homme à la grande cape fit un pas en avant et se présenta à la lumière. Son visage était laid et grêlé. Vraiment repoussant.

— Viens avec moi, Rodrigue, ordonna-t-il d'une voix à la fois grave et douce, telle qu'on en use auprès des enfants quand on veut les amadouer et même les rouler dans la farine. Viens, jeune Rodrigue. Je vais t'expliquer.

Rodrigue hésitait encore, plein de méfiance. De nouveau il regarda son grand-père. De nouveau celui-ci cligna des yeux comme pour lui intimer l'ordre d'obéir. Alors, enfin, Rodrigue accepta de suivre l'étranger et passa dans la salle voisine avec lui.